Pour le Malien Une vie = une vie par Pierre Tevanian

Publié: 7 décembre 2010 par luttennord dans Infos, Vidéos
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« si une vie malienne valait une vie bien française et bien blanche, il
serait évident pour tout le monde que, face à un sans-papiers fuyant une
expulsion […] l’alternative aux décharges électriques de 50000 volts
n’est ni l’arme à feu, ni l’asphyxie par le gaz, ni […] l’étranglement.
Il serait évident qu’en ces circonstances, des « gardiens de la paix »
dignes de ce nom, dans une « démocratie » digne de ce nom, n’ont rien de
mieux à faire que de le laisser s’enfuir. Si cet « abandon », cette
« abdication », ce « laxisme » vous choque, […] c’est bel et bien que la
chasse aux sans-papiers est devenue un impératif catégorique, une fin
qui justifie tous les moyens, et que cette mort d’homme ne vaut pas
d’autres morts d’homme – ou, pour le dire autrement, que cet homme ne
vaut pas d’autres hommes […]

                             Pour le Malien

                           Une vie = une vie

                         par Pierre Tevanian, 

3 décembre

Il n’a pour nous ni nom, ni visage, ni femme ni enfants, ni frères ni
sœurs, ni père ni mère, ni ami-e-s en deuil. Les premières dépêches
l’ont appelé « un Malien », les suivantes l’ont appelé « le Malien ».
Certains journalistes l’ont ensuite appelé, encore plus salement, « le
forcené », parce que son « gabarit » – seule information à laquelle nous
avons eu droit – était « impressionnant », dixit la sacro-sainte
« source policière », et parce qu’avec un marteau il avait « blessé
légèrement » quatre policiers qui tentaient, à coups de gaz et de
décharges électriques, de le « neutraliser » – c’est comme ça qu’on
parle dans la France de 2010. 

Le Malien, comme nous devons l’appeler, comme il a été décidé que nous
devions l’appeler, est mort le mardi 30 novembre 2010 à l’âge de 38 ans,
« à la suite d’une interpellation policière ». Plus précisément, on nous
dit que la police cherchait à l’interpeller, au départ, pour une
altercation avec un voisin, puis qu’il s’est avéré, circonstance
aggravante, être un sans-papiers sous le coup d’un « arrêté de
reconduite à la frontière ».

Le « forcené » risquait donc, tout bonnement, l’expulsion forcée – et
par conséquent, en voulant à tout prix échapper à la police, et en
n’hésitant pas pour cela à blesser légèrement quatre policiers, il n’a
eu qu’une réaction parfaitement humaine et compréhensible, que chacun-e
d’entre nous aurions pu avoir à sa place.

Cela, personne ne l’a souligné, ni dans les brèves dépêches qui ont
« couvert l’événement », ni dans les quelques « réactions politiques »
que ledit événement a suscitées. Trois jours ont passé et le débat est
clos. Le Malien est aux oubliettes. Tout au plus une partie de la gauche
 – grosso modo celle qui est à la gauche du Parti socialiste – demande
une enquête, voire un moratoire, sur les effets du « taser », dont les
décharges de 50000 volts sont peut-être bien pour quelque chose dans la
mort brutale d’un homme qu’on nous décrit par ailleurs comme robuste.
Fidèles à une longue tradition, les syndicats policiers plaident sans le
moindre fondement la « légitime défense » tandis que les plus hautes
autorités de l’État – en la personne du ministre Brice Hortefeux –
couvrent l’homicide en nous expliquant qu’il n’y avait pas
d’alternative, sinon « les armes à feu ».

Quant à la Justice, par la voix du procureur chargé de l’enquête, elle
nous dit prudemment qu’aucune « conclusion définitive » ne peut être
tirée quant à l’origine du décès, même si l’autopsie tend à privilégier
l’hypothèse d’une mort par « asphyxie », liée à l’absorption massive de
gaz lacrymogènes et attestée par des traces de sang dans les poumons du
défunt.

L’événement ne pose en somme pas d’autre question que celle, purement
technique, des modalités les plus adéquates d’une mise à mort : vaut-il
mieux gazer, électrocuter ou simplement abattre, à l’ancienne, ces
« Maliens forcenés » qui vont jusqu’à « blesser légèrement » des
policiers pour échapper à une expulsion ?

La question qui n’est pas posée, même par celles et ceux qui ont raison
d’appeler à l’arrêt de l’usage des « tasers », est celle beaucoup plus
vaste, profonde et ancienne, de la violence policière, plus précisément
du permis de tuer hors légitime défense dont bénéficient de facto les
policiers, du permis de tuer une certaine population en tout cas , et
des politiques étatiques qui rendent ces homicides non seulement
possibles, mais plus que cela : nécessaires  [1]. Il est évident en
effet que le taser est une invention abjecte, et il est peu douteux,
même s’il s’avérait que c’est l’asphyxie qui au final « a entraîné la
mort », que l’usage dudit taser n’a rien arrangé, mais ce n’est pas la
première fois que la police, avec ou sans armes, tue un sans-papiers, un
immigré ou un « jeune de cité », en essayant de le « neutraliser ». Et
si ces mises à mort engagent la responsabilité individuelle de chaque
agent qui accepte d’honorer à ce prix les missions qu’on lui confie,
elles engagent aussi, et il serait bon d’en parler, les ministres qui
conçoivent lesdites missions et font, du « chiffre » en général et en
particulier de l’« objectif chiffré » de « 25000 reconduites à la
frontières par an », un impératif catégorique au regard duquel la vie
humaine – ou en tout cas malienne – ne vaut pas grand chose.

Si tel n’était pas le cas, si une vie malienne valait une vie bien
française et bien blanche, il serait évident pour tout le monde que,
face à un sans-papiers fuyant une expulsion – autrement dit : un homme
désarmé ne mettant en danger la vie de personne – l’alternative aux
décharges électriques de 50000 volts n’est ni l’arme à feu, ni
l’asphyxie par le gaz, ni (comme ce fut le cas pour d’autres
« bavures ») l’étranglement. Il serait évident qu’en ces circonstances,
des « gardiens de la paix » dignes de ce nom, dans une « démocratie »
digne de ce nom, n’ont rien de mieux à faire que de le laisser s’enfuir.
Si cet « abandon », cette « abdication », ce « laxisme » vous choque,
s’il vous indispose plus que la possibilité – maintes fois actualisée –
d’une mort d’homme, c’est bel et bien que la chasse aux sans-papiers est
devenue un impératif catégorique, une fin qui justifie tous les moyens,
et que cette mort d’homme ne vaut pas d’autres morts d’homme – ou, pour
le dire autrement, que cet homme ne vaut pas d’autres hommes, ne vaut
pas non plus le chien ou le chat dont la mort nous désole, ne vaut en
fait à peu près rien.

Ces mots offensent, je le sais d’expérience. Comme je sais d’expérience,
même si j’ai beaucoup de mal à le comprendre, que même à gauche
j’offense beaucoup de monde si je conclus qu’il y a un racisme d’État et
que ce racisme est meurtrier, et si je précise que la police exécute,
que l’État commandite et qu’il y a trois jours, un homme a été tué soit
par gazage soit par électrocution, soit les deux. Ces mots tellement
« excessifs » et « inacceptables » vont indigner, scandaliser, révolter
des gens que n’a pas vraiment indignés, scandalisés, révoltés la mort
« du Malien », et qui n’ont pas jugé « inacceptables » les mots
« neutraliser », « forcené » ou « légitime défense », et cette
hiérarchie des indignations résume à elle seule la barbarie dans
laquelle s’enfoncent nos pays « civilisés ».

De cette mise à mort barbare tout juste déplorée le mardi 30 novembre à
20H20 et oubliée dès le lendemain, il importe donc de se souvenir. Il
importe de rappeler que ce n’est pas d’un « forcené malien » qu’il
s’agit mais d’un homme, qui n’était pas que malien et qui n’était pas du
tout « un forcené ». Qu’il n’a pas été « neutralisé » mais tué. Qu’il
n’est pas « mort d’asphyxie » mais a été gazé et électrocuté. Que le
coupable ne se nomme ni « Pas de chance » ni « Taser » mais Police
nationale, Hortefeux, Sarkozy, et surtout « Maîtrise des flux
migratoires ». Que sont en cause non seulement « 50000 volts » mais
aussi « 25000 reconduites à la frontière ». Que ce n’est pas un « fait
divers » mais une affaire d’État.

Il faudra du temps et des luttes pour imposer ces mots, rétablir cette
vérité, rendre justice. Dans l’immédiat, que repose en paix le Malien
sans nom et sans visage, et à ses parents et ami-e-s sans existence
médiatique, toutes nos condoléances.

P.-S. Dédiée au Malien : La chasse est ouverte, par le MAP.

Source TERRA : http://lmsi.net/Pour-le-Malien

 

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