Le contrôle social en société dite démocratique

Publié: 21 septembre 2010 par luttennord dans Livres

Photo de couverture: mort de Carlo GULIANI, Gênes, 20 juillet 2001.

Brochure de l’Union Locale La Commune -Rennes, Editions du Monde Libertaire. 58 pages. 2003. 5€.

4ième de COUV’:

« C’EST L’ANARCHIE ! »

Qui n’a jamais entendu cette expression, employée pour parler d’une situation chaotique ? Pour ses détracteurs(trices), une société anarchiste serait proche de la jungle, alors que nos sociétés « démocratiques » seraient organisées…
Et pourtant… la misère, les obscurantismes et les guerres n’ont jamais été aussi présents… La démocratie telle que nous la vivons est donc loin d’être neutre politiquement: seuls les riches et les puissants s’y retrouvent et ont intérêt à maintenir le système en place.

Là où les dictatures fascistes et communistes ont inventé le camp de concentration et le goulag, le système démocratique bourgeois utilise un procédé qui lui est propre: le contrôle social. Il s’agit d’intégrer de force l’individu-e au système, ou mieux de l’y faire adhérer de lui-même selon le principe bien connu de la servitude volontaire décrit par La Boëtie. En parallèle, il convient desurveiller d’une façon ou d’une autre les individu-e-s pour anticiper et repérer dès l’origine toute velléité contestataire. Le système démocratique bourgeois n’hésite pas enfin, à réprimer les comportements déviants sous prétexte de sécurité.

Le thème central de cette brochure est l’analyse de cette logique intégration-surveillance-répression, omniprésente dans notre quotidien. Les médias, la vidéosurveillance, le travail salarié, l’implication « citoyenne », le discours sécuritaire… sont autant d’outils au service du maintien de l’ordre établi.

S’il est évident qu’une société doit être organisée pour fonctionner, encore faut-il savoir au service de qui. On passe très vite de la morale à l’ordre moral… et de l’ordre moral à la perpétuation de l’ordre social… Le groupe dominant tente d’instaurer le respect de ses propres valeurs ; celles-ci se transformeront en normes puis s’organiseront en « idéal ». L’institutionnalisation des normes se réalisant soit par l’intériorisation, soit par l’établissement d’un système de sanctions.

C’est pourquoi nous abordons quelques pistes pour résister dès aujourd’hui, en rappelant qu’il est possible de construire d’autres formes d’organisation sociale, qui seront librement choisies par toutes et tous, selon les principes de la liberté comme base, l’égalité économique et sociale comme moyen et la fraternité comme but…

Le Contrôle idéologique

Longtemps, cet ordre moral a été assuré par la famille, l’Etat, l’école, l’armée, et peut-être surtout par l’Eglise. Ses objectifs sont les suivants: justifier les inégalités sociales. Faire accepter l’ordre établi par ceux-là mêmes qui le subissent, en le légitimant comme naturel, ou comme expression de la volonté divine. Prêcher la résignation. Favoriser l’apprentissage de formes de relations sociales fondées sur la soumission et l’aliénation. Privilégier des qualités telles que l’ordre ou la discipline au détriment de l’esprit critique. Valoriser le culte du chef et s’appuyer sur le charisme individuel. Faire adhérer à l’idéologie républicaine et à la patrie. Tels ont été les leitmotivs permanents au cours des siècles. De plus, la collusion entre ces différents « agents » du maintien de l’ordre décuple la force de leurs interventions ; les influences réciproques des préférences idéologiques de tous les « acteurs » de la socialisation se renforcent mutuellement puisque leurs choix convergent généralement.
Pour assurer l’ordre public, l’Etat prend appui directement sur la famille ; l’Eglise défend des valeurs morales fondatrices de la famille traditionnelle ; tout au long de l’Histoire, cette même Eglise apporte sans défaillance sa caution morale aux pouvoirs politiques les plus belliqueux.
Aujourd’hui, ce contrôle idéologique prend la forme d’un nouveau contrôle social, pour formater le citoyen et piéger le consommateur.

Un nouveau contrôle social

Soumis aujourd’hui à la concurrence vigoureuse d’autres instances de socialisation, les piliers classiques de l’ordre moral, « marqueurs d’identité », ont vieilli: dissolution de la famille fragilisée par l’individualisme ; éclatement de l’école, objet de multiples tensions ; déclin du religieux (même s’il est relatif) ; effacement de l’Etat (même s’il est sournois). Si l’ordre moral est une tentative de figer la morale, par laquelle le groupe dominant prétend imposer ses valeurs qui deviennent les normes, il peut le faire de différentes manières. Il peut gérer en douceur les relations sociales si le rapport de forces est en sa faveur, s’il ne rencontre aucune résistance. Il devient agressif si son existence est menacée, si la faible adhésion de l’ensemble des individus met en péril sa cohésion. Si les régimes autoritaires ont, sans ambiguïté, choisi la force, la brutalité, ce qu’on appelle les démocraties libérales élaborent un système beaucoup moins visible, beaucoup plus subtil en vue d’une « pacification de l’existence ». Il y a plusieurs manières de réduire au silence ceux qui s’élèvent contre l’orthodoxie.

Depuis les années 60, l’autorité, sous sa forme traditionnelle, subit une crise. Emergent de nouvelles formes d’autorité, fondées sur une régulation plus souple, sur la « négociation », bénéficiant de l’influence subtile des propagandistes professionnels. Et par conséquent, de nouvelles dominations, plus difficiles à identifier. La soumission et le contrôle des consciences sont acquis non par la force ou les démonstrations de puissance, mais par la séduction. Nous sommes entrés dans l’ère de l’exploitation douce, de l’oppression souriante.
Les psychotropes, les antidépresseurs, le conditionnement, la manipulation, l’hypnose sont préférés à la matraque. L’autocensure à l’interdit. La malléabilité de l’homme, sa plasticité presque infinie font naître un rêve dans la tête des dirigeants: nous rendre béats, euphoriques.L’idéal étant une population docile qu’il serait inutile de contraindre parce qu’elle aurait « l’amour de sa servitude ». Il faut se rappeler l’avertissement de B.F. Skinner, psychologue du comportement: « De ce que l’homme peut faire de l’homme, nous n’avons encore rien vu ». [cité dans « L’homme remodelé » -V. Packard].

Ce contrôle en douceur s’effectue par plusieurs voies, plus ou moins développées, selon les circonstances, selon les priorités des politiques nationales: l’imprégnation souvent inconsciente des individus par la culture, l’asservissement des désirs et aspirations de ces individus à l’appareil de production capitaliste ; la surveillance généralisée de la vie quotidienne ; la mise en place, à travers les lois d’aménagement du territoire et la réforme de l’Etat, d’une démocratie participative fondée sur une prétendue « exigence de proximité ».

« L’endoctrinement est à la démocratie ce que la coercition est à la dictature », écrit Noam CHOMSKY, penseur radical américain, professeur de linguistique au M.I.T. L’originalité de la société capitaliste réside dans l’utilisation de la technologie, plutôt que dans la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales. Or les progrès de la technologie s’avèrent déterminants dans le perfectionnement des techniques de surveillance et d’encadrement collectif. Les méthodes, de plus en plus sophistiquées, souvent indolores, parfois même agréables, du conditionnement, de la manipulation permettent un contrôle discret, consensuel, voire coopératif, et de ce fait beaucoup plus insidieux.

Cette recherche de l’intégration des individus dans la société peut conduire à un « totalitarisme soft ». Comme l’exprime Herbert Marcuse:
« Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c’est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. » Ce qui est en train de se mettre en place, c’est ce que nous décrivaient, avec un sens remarquable de l’anticipation, Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes » et George ORWELL dans « 1984 ». Un ordre politico-social qui aliène l’individu plus fortement que jamais, une société totalitaire mécanisée, standardisée, automatisée, « fordisée ». Un monde où tout est programmé parce que l’imprévisible, l’aléatoire, le pulsionnel, l’imaginaire, bref le vivant, troublent la belle ordonnance du système et constituent des dangers permanents. Un monde « horriblement parfait ».

Aldous Huxley écrivait dans « Retour au meilleur des mondes » (Librairie Plon, 1959): « Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques -élections, parlements, hautes cours de justice- demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non-violent. Toutes les appellations étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux mais (…) l’oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera. »

« Plus une société devient libre, plus il est difficile d’utiliser la force », écrit Noam CHOMSKY. Il ne faut pas en conclure pour autant que la brutalité a disparu, car les multiples pièges de nos sociétés technocratiques ne réussissent pas, malgré leurs prouesses, à transformer tous les individus en citoyens dociles, stationnant dans les créneaux laissés libres. Les sociétés capitalistes créent même tant de frustrations, de misère, suscitent tant de haine aujourd’hui qu’elles deviennent la cible de contestation plus ou moins violente. C’est à ce moment que le consensuel prend fin, et que le disciplinaire intervient: le contrôle social se muscle pour maîtriser « sauvageons » (dixit Chevènement) et fauteurs de troubles. C’est ce jeu permanent et pervers entre la carotte et le bâton que tentent de décrire les pages suivantes.

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